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Homélie de Gilles Rebêche pour le Jeudi Saint

jeudi 9 avril 2020

Ce soir, la Parole de Dieu nous invite au Cénacle, ce lieu si important dans la tradition de l’Eglise : c’est dans ce berceau que le Seigneur lui a donné comme nourriture et comme breuvage son testament d’Alliance : « Mon commandement le voici : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Jn 13,34.

C’est là aussi qu’il lui a appris à faire ses premiers pas en lui lavant les pieds pour marcher à sa suite.

C’est dans ce même Cénacle qu’il a pétri le corps de l’Eglise comme un pain sans levain, cuit dans le feu de l’Esprit de Pentecôte pour être partagé à toutes les nations.

Le Cénacle de Jérusalem : c’est un lieu confiné où se sont retrouvés ce jeudi soir l’incompréhension et la lâcheté, les jalousies et les contentieux fraternels, la peur et la suspicion, la vanité et le mensonge, et même l’hypocrisie des faux semblants.

Pourtant, c’est dans ce lieu, qui aurait pu devenir le repère du démon, que le Seigneur Jésus a pris les choses en main (la coupe, le pain, les pieds de ses apôtres) et a posé des gestes éloquents pour nous faire ses témoins et en faire mémoire. « Comprenez-vous ce que je viens de faire ? » (Jn 13,12)

Ce soir, nous sommes tous invités au Cénacle…, et le Cénacle a pris le décor de nos maisons, de nos appartements et de tous nos lieux de confinement.

Avant de relire paisiblement le texte de l’évangile de Jean au chapitre 13, versets 1 à 15, proposé chaque année par la liturgie du jeudi saint, faisons silence pour prendre la mesure de la gravité de ce jour… et redisons ensemble une invocation de la prière eucharistique proposée aujourd’hui :

« Dans la communion de toute l’Eglise, nous célébrons le jour très saint où notre seigneur Jésus Christ fut livré pour nous.

Accorde nous Seigneur, d’être toujours et partout forts de ton secours et de ta protection. »

En effet, ce texte d’évangile est déjà pour chacun de nous « un secours et une protection »

Pour évoquer l’eucharistie, st Jean dans son évangile nous parle des noces de Cana et de l’eau changée en vin (Jn 2,1-11). Il nous raconte aussi la multiplication des pains et le discours sur le pain de Vie (Jn 6). Mais le jeudi saint, c’est un troisième texte qui est proposé à notre méditation pour comprendre ce qu’est une « vie eucharistique » ; il nous parle du geste du lavement des pieds, comme pour rappeler à toute l’Eglise ce que nos frères orthodoxes appellent « le lien indissociable entre le sacrement du frère et le sacrement de l’autel.

L’ouverture solennelle du texte (Jn 13,1) nous permet de réaliser l’importance du geste symbolique qui va être posé par Jésus : le lavement des pieds n’est pas qu’un geste d’hospitalité et d’humilité : il est l’actualisation de l’amour poussé jusqu’à la mort ; c’est une métaphore de la croix, de la passion et de la résurrection.

« Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout ».

C’est l’heure de la Pâque mais rien ne prévoyait dans le rituel de la Pâque un tel geste ! Qui plus est, Jésus ne l’accomplit ni avant le repas, ni après le repas, mais pendant le repas !

C’est un geste eucharistique, un geste par lequel Jésus fait l’offrande de lui-même, dans une obéissance au Père, en s’identifiant au Messie-Serviteur, et en invitant ses disciples à faire de même, pour goûter la joie de Pâques : « C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi comme j’ai fait pour vous (v15) … Si vous savez cela, heureux êtes-vous pourvu que vous le mettiez en pratique (v17) ».

La Béatitude du service fraternel, qui passe par le dépouillement de soi, et la bienveillance à l’égard du frère, même s’il se comporte à mon égard comme un traître ou un ennemi, est la clé d’entrée, chez St Jean, pour comprendre le mystère de la Pâque.

« Il est grand le mystère de la Foi car il se révèle d’abord dans le mystère de la Charité ».

C’est un des émerveillements spirituels de la diaconie ! Les gestes qu’accomplit Jésus : « se défaire de son vêtement », « se ceindre les reins », « s’abaisser », évoquent à coup sûr le sacrifice de la Croix, lieu supprême de l’abaissement et du dépouillement

Peut-être serons-nous comme l’apôtre Pierre intrigué par ce geste du lavement des pieds, le trouvant incongru, déplacé, et incompréhensible ? Comme Pierre, nous pouvons imaginer que c’est un rite supplémentaire d’ablution et de purification ? Mais comme à Pierre, Jésus nous redit de le « laisser faire », de le « laisser nous prendre en mains dans sa volonté d’amour, pour nous remettre sur pieds à sa suite ».

Tout cela pourrait paraître bien « gentillet » si nous ne comprenons pas qu’ « avoir part avec Jésus », c’est communier à sa Pâque et donc à sa Croix. Aimer c’est se déposséder ; aimer c’est consentir au dépouillement et à la vulnérabilité ; aimer c’est savoir pardonner ; aimer c’est reconnaître que la Croix est au rendez-vous de notre existence non pas comme une fatalité à subir mais comme un passage incontournable du salut.

En effet, c’est à ce prix que nous pourrons nous réconcilier avec nous-mêmes, avec les autres et avec Dieu. Le lavement des pieds est une illustration de ce consentement.

Quand Jésus dit « Vous êtes tous purs » (v 10), il nous dit que par sa croix nous sommes pleinement sauvés. Nous laver les pieds les uns aux autres, c’est continuer à nous réconcilier au long de nos existences, en reconnaissant nos torts, nos lâchetés, nos péchés, pour pouvoir continuer la route « dans la joie d’être sauvés » ! (Ps 5,14) Pas besoin de reprendre un bain tout entier si ce n’est de se laisser plonger dans la mort et la resurection de Jésus, sa Pâque que ce soir nous commençons à célébrer. En nous lavant mutuellement les pieds les uns les autres, nous assumons de manière communautaire cette invitation de Jésus en nous encourageant mutuellement à croire au salut qu’il nous donne gratuitement sans aucun mérite de notre part.

Peut-être d’ailleurs, que ce soir en contemplant Jésus venu nous laver les pieds, en méditant sur la cohérence eucharistique de nos vies, nous penserons à quel geste de réconciliation nous sommes appelés à poser avec un proche ou un lointain, quelle demande de pardon nous penserons exprimer par écrit, par téléphone, par internet ou en direct avec untel ou untel.

Mais peut-être pour y voir clair sur nous-mêmes, faudra-t-il ce soir veiller et prier avec Jésus à Gethsémani ? Son amour infini nous inspirera le geste adapté et la parole qui convient ! La vigilence et la prière font partie intégrante du soin des relations.

« Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime ! » (Jn 15,13)